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A propos de "Music From Source", un texte plein de sensibilité d'un spectateur averti présent à la première à Lyon.

Pourquoi devient-on musicien ? Chez certains, la réponse tient aux circonstances, au parcours scolaire, au milieu social, à la généalogie. Chez d'autres, comme David El-Malek, elle est étroitement liée à des nécessités vitales, à des déchirures intérieures, à un appel inquiet auquel elle offre une issue salutaire - ce sens plein que devrait conserver le mot vocation. Au cœur de Music from Source, le retour que David El-Malek opère sur la musique de ses racines fait écho au sens que la musique a donné à sa vie. Si son projet musical est si émouvant, c'est qu'il réunit dans un tout les musiques qu'il aime et réconcilie le saxophoniste avec une partie de lui-même.
Music from Source - Dans le choix d'un tel répertoire, rien de pittoresque ou d'exotique, rien d'anecdotique ou de superficiel. Cette musique, ces chansons, David les porte en lui depuis toujours. Toutes ont leur propre histoire. Elles ne l'ont jamais quitté, surtout pas quand sa famille est repartie du pays d'Israël, alors qu'il n'était encore qu'un enfant, pour retourner vivre en France, cette terre natale qui lui était inconnue. Ballotté entre deux nations aux identités fortes, tiraillé entre deux langues et deux cultures, déraciné comme un arbrisseau qui n'a pas eu pleinement le temps de s'imprégner du sol où il a commencé de pousser, longtemps David n'est pas parvenu à comprendre quelle était vraiment son identité. C'est dans ce déchirement personnel, cette enfance fantasmée par le souvenir, hantée par des moments heureux qui semblaient irrémédiablement perdus, que réside l'origine de bien des motivations qui font le musicien d'aujourd'hui.
Music from Source - Ces mélodies de son enfance, c'est cependant par le détour du jazz qu'il leur revient. Parce qu'à l'âge de vingt ans, David (qui n'avait jusque-là jamais songé à devenir musicien) a découvert le saxophone ténor et compris que cet instrument pouvait orienter son avenir. Ce qui s'est joué dans son existence à ce moment-là n'arrive qu'une fois dans une vie : David a tout fait pour transformer son intuition en réalité. Les heures d'apprentissage acharné, jusqu'à l'épuisement, jusqu'à rendre fou son entourage ; l'énergie inépuisable à progresser, porté par la conviction que la maîtrise technique est la clé de la liberté ; la foi inébranlable qu'il se cache dans la musique un sésame qui lui ouvrira les portes de lui-même ; l'obstination à comprendre les codes du jazz pour en faire sa fondation musicale… tout cela a fini par se concrétiser jusqu'à le hisser au meilleur niveau et lui permettre de se voir considéré comme l'un des plus remarquables saxophonistes ténor de son temps ainsi qu'en témoignent son appartenance au Ilium de Pierre de Bethmann, au Blowing Trio du pianiste Laurent Coq, aux « Friends » du batteur André Ceccarelli, au nouveau groupe de Baptiste Trotignon, autant que les disques qu'il a réalisés avec son propre quartette.
Peu de musiciens peuvent se targuer, quel que soit leur champ esthétique, d'avoir vécu avec tant d'enthousiasme et d'acharnement, de jusqu'au-boutisme et d'ambition, leur initiation à la musique. Conscient d'avoir été entraîné par une énergie vitale, David n'en tire aucune fierté, trop heureux de s'être saisi de cette possibilité de renaître à lui-même. La musique, en effet, lui est apparue comme un fil d'espoir avec lequel retisser les lambeaux d'une existence éclatée et refermer les plaies d'une angoisse profonde et d'une tristesse inconsolable. C'est grâce à elle que s'unifie enfin son histoire, que s'assemblent subitement les pièces d'un puzzle qui semblaient ne jamais devoir se correspondre, et que David El-Malek peut retrouver ce “temps perdu” qu'il a si longtemps recherché.
Music from Source - Comme il l'a été autrefois pour Charlie Parker, John Coltrane ou Sonny Rollins, solistes intarissables souvent réservés au quotidien, pour David El-Malek, le saxophone est devenu une extension de lui-même, le vecteur de ces mots qu'il a longtemps été incapables d'énoncer. Si son discours d'improvisateur est si clair, s'il semble animé par une urgence intérieure, c'est qu'il porte une voix sincère qui a trouvé le moyen de s'exprimer. C'est aussi qu'il s'épanche au travers de l'instrument comme une libération du verbe. Mais le cheminement de David est loin d'être terminé. Boulimique de musique, avide de savoir, il étudie l'orchestration, s'initie à l'écriture classique, s'intéresse de près aux transcriptions pour saxophone d'œuvres classiques, car il a maintenant le désir de faire se rejoindre ses talents de jazzman avec ce patrimoine intime de chansons qu'il veut transmettre au monde telles qu'il les entend en lui-même : jouées par un orchestre symphonique.
Epaulé par l'arrangeur Christophe Dal Sasso, il s'est lancé dans cette aventure de Music from Source avec une ardeur à déplacer les montagnes du Sinaï. La première de ce programme avec l'Orchestre national de Lyon en avril 2004 dans l'Auditorium de la ville s'est révélée un moment bouleversant qui n'a fait que redoubler son envie d'aller plus avant. Quand l'orchestre s'est ébranlé, c'est toute une mémoire qui s'est éveillée et souvenue d'une enfance au soleil méditerranéen, libérant le chant bouleversant d'une âme entrée en vibration. Car c'est bien de lyrisme qu'il s'agit, et d'appropriation : David El-Malek ne poursuit ni les architectures savantes, ni les développements complexes. Ce qu'il recherche dans l'environnement symphonique, c'est l'incomparable puissance de la masse instrumentale, sa capacité à submerger l'auditeur, les gammes de couleurs qui offriront à ces airs toute la résonance qu'ils méritent. Porté par l'orchestre et son quartette, il veut au saxophone habiter chacune des notes de ces chansons, les faire rayonner, les projeter comme une série d'images évocatrices d'une terre séculaire, berceau d'humanité. Si le résultat paraît trop simple ou trop sentimental à certains, c'est qu'ils n'auront pas compris son ambition, ni l'engagement sincère qui l'anime. Comme dans le « Focus » de Stan Getz ou le « Winter Moon » d'Art Pepper, l'orchestre vient envelopper son saxophone pour le pousser à toucher du doigt cette forme d'évidence sensible où les frontières entre le jazz, les mélodies populaires et l'écriture symphonique s'estompent au profit d'une musique unifiée.
Music from Source - David El-Malek joue ces chansons simples comme d'autres chantaient les déboires et les maigres bonheurs de leur quotidien. C'est son blues à lui, cet ancrage de la vie dans une mélancolie profonde, ce lien au chant comme à un espoir, cette expérience cathartique au travers de la chanson d'un peuple arraché à sa terre et dépossédé de toute langue maternelle. Il joue cette musique comme l'ont toujours fait les plus grands jazzmen, en s'y abandonnant corps et âme, en se dévouant totalement à son accomplissement, en laissant parler son instinct plutôt que sa raison. Rares sont les artistes qui entretiennent un lien aussi intime et aussi fort entre leur art et leur existence ; rares sont les musiciens chez qui les notes sont chargées de tant de sens et d'émotion ; rares sont les moments où la musique semble si littéralement couler de source.
Vincent Bessières - Journaliste à Jazzman

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